La légende n’est pas toujours une pure fiction :

elle est souvent même la relation - orale - de faits reculés, transmise d’une génération à une autre, mais en général d’une façon amplifiée, défectueuse, enchevêtrée. Dans ce cas néanmoins, il faut reconnaître que, si tout contrôle est impossible, la légende a une base sur laquelle, si l’historien ne peut s’appuyer, il n’y trouve pas moins une indication, un fil conducteur pour la recherche du vrai dans le labyrinthe du passé lointain.

La tradition – que le chercheur doit savoir dénicher, parfois dans les coins les plus obscurs, sous des monceaux d’épaves sans valeur (pour les indifférents et les oisifs) – rapporte que dans l’une des premières chasses effectuées par Charlemagne dans la sauvage vallée de la Vologne, ce prince, qui était accompagné d’une partie de sa cour – quarante à cinquante cavaliers – remarqua sur les bords de la rivière un espace de terrain non boisé, long d’environ un millier de pas et large de quatre à cinq cents.



Ce terrain, qui était très fertile, se composait de prairies et de champs assez bien cultivés pour l’époque. A l’une des extrémités de cette oasis s’élevait, à couvert sous la lisière du bois, cinq à six cabanes, assez grandes et proprettes, habitées depuis peu de temps par une petite colonie d’aventuriers, venus on ne sait d’où et vivant paisiblement du produit de leur chasse, de leur pêche et de leurs travaux champêtres.

Ces habitations, qui étaient situées à l’endroit exact où se trouve aujourd’hui le hameau de Genazeville (qui est à proximité du centre de Granges), eurent alors l’insigne honneur d’avoir pour hôte d’un jour le grand empereur de l’Occident, lequel, étant fatigué, se reposa, ainsi que ses gens, dans cette tranquille retraite.

En s’éloignant, Charlemagne laissa à ces colons un riche présent, à la condition qu’ils construiraient la même année une vaste maison ou grange, aménagée de manière à pouvoir contenir, afin d’y être entretenus et dressés, un nombre déterminé de chevaux et de chiens, que le prince et sa suite, à chaque nouveau passage, emploieraient comme relais venant à point pour changer leurs bêtes harassées. Ce qui fut fait, à la grande satisfaction du monarque et des paysans qui, à chaque visite de leur hôte illustre, en recevaient de nouveaux dons.

Une fois devenue riche, la petite colonie s’agrandit, de nouvelles maisons, plus solides et plus confortables, furent bâties, le cercle des terrains défrichés s’étendit de plus en plus et un certain nombre d’années après, un véritable village, Granges, fut créé, recevant tout naturellement le nom de son origine, des granges de Charlemagne.